Cosmopolite, cosmopolitain, cosmopolitisme: définitions et problèmes

Que faut-il comprendre aujourd’hui des mots cosmopolite, cosmopolitisme ? D’abord si l’on reprend ‘histoire de l’apparition de ces mots, il faut bien se rendre à l’évidence que notre conception actuelle est liée au paradigme dominant du nationalisme qui nous pousse à y voir une opposition entre cosmopolitisme et nationalisme. J’avance la thèse, en fait, que cela ne va pas de soi, et même plus, que le concept de cosmopolitisme a créé, avant même l’apparition du mot, le concept de nation (je dis bien nation et pas nationalisme). Il faut séparer les notions de nation et nationalisme, ainsi que cosmopolite et cosmopolitisme. En effet, si le mot cosmopolite apparaît à la fin du seizième siècle, celui de cosmopolitisme ne fait son apparition qu’à la fin du dix-neuvième, au moment ou le nationalisme prend son essor dans les sociétés européennes, selon Gellner.

Le mot cosmopolite apparaît en 1560 dans la langue française 1560 dans De la République des Turcs et, là où l’occasion s’offrera, des mœurs et des lois de tous muhamedistes, par Guillaume Postel, cosmopolite. Il s’agit alors d’expliquer une culture au roi de France ; Guillaume Postel étudie et explique la culture de ce pays pour mieux faire valoir que la compréhension de l’autre doit conduire à la paix universelle. C’est un usage du « cosmopolite » qui est en accord avec sa racine grecque, telle que développée par Socrate et Diogène de Synope, et à la suite des cyniques, les stoïciens romains. « Kosmos », l’univers et l’ordre, « polis », la cité ou se prennent les décisions publiques.

Antoine Watteau, "L'Embarkation de Cythère", 1717

Antoine Watteau,

Mais au dix-huitième siècle se développe une culture aristocratique et bourgeoise du voyage. Tout le monde se doit de faire son « tour d’Europe. » Pour une raison qui m’est inconnue encore, le mot cosmopolite se met à désigner ces gens à l’habitat non fixe. Trévoux dans son dictionnaire de 1721 définit à l’article « cosmopolitain, cosmopolitaine »:

« On dit quelquefois en badinant, pour signifier un homme qui n’a pas de demeure fixe, ou bien un homme qui nulle part n’est étranger. » Il ajoute par ailleurs que “On dit ordinairement cosmopolite; et comme on dit néapolitain et constantinopolitain, l’analogie demanderait qu’on dît cosmopolitain. »

Ainsi on est cosmopolitain comme on est napolitain ou romain, ou cosmopolite comme on serait troglodyte. Evidemment, l’Etat-nation moderne n’existait pas encore, la possibilité d’une création identitaire individuelle est encore possible, tout comme n’existent pas, les protections qu’entraîne la citoyenneté-nationalité. Au dix-huitième se développe donc le mot « cosmopolite » indépendamment du concept stoïcien et cynique. Il devient synonyme de ce que l’on désigne aujourd’hui par « transnational. » Par exemple dans Lemercier de la Rivière Ordre naturel et essentiel des libertés politiques (1762): « Ce décroissement sera d’autant plus prompt, que l’industrie est cosmopolite » (t. II, p. 518).

Ainsi, des auteurs, célèbres à l’époque, peuvent écrire des romans traitant de « cosmopolites » voyageurs au milieu du 18e siècle, mêlant le genre du journal de voyage à celui de roman et de critique sociale. Je pense à Fougeret de Monbron et son Le cosmopolite ou le citoyen du monde ou, pour l’Angleterre, Oliver Goldsmith et The Citizen of the World.

C’est vers la fin de ce siècle qu’apparaît une nouvelle expression formée sur le cosmopolite, le « cosmopolisme » avec L’Anglois à Paris. Le Cosmopolisme, publié à Londres… (1770) par V. D. Musset Pathay. Mais c’est surtout Louis-Sébastein Mercier, Victor Hugo du 18e siècle, qui en donne la définition dans Néologie, ou vocabulaire des mots nouveaux, a renouveler, ou pris dans des acceptions nouvelles, an IX (1801):

« Cosmopolisme. Il faut aimer un lieu; l’oiseau lui-même, qui a en partage le domaine des airs, affectionne tel creux d’arbre ou de rocher. Celui qui est atteint de cosmopolisme est privé des plus doux sentiments qui appartiennent au cœur de l’homme.
Qui croirait que l’on peut exercer à Paris le Cosmopolisme, encore mieux que dans le reste de l’univers ? »

Et une nouvelle expression encore, « Cosmopoliter. Parcourir l’univers ». Expression désuète, et c’est bien dommage car elle est bien mignonette : cosmopoliter, le cosmopolitage. Pourtant, dans l’esprit de la fin du siècle il s’agit d’une perte potentielle de repères et d’identité. On dirait presque une maladie dont souffriraient les globe-trotters, le « cosmopolisme ». On peut être « atteint de cosmopolisme » comme on est atteint de paludisme.

Ce que je pense, c’est qu’une certaine notion d’identité nationale a commencé à se former à la période de la révolution, fondée sur l’amour de la patrie et des lois. Certes, il ne s’agit pas de la « nation » telle que la formation de masse que connait la seconde moitié du 19e. Mais le concept de « nation » a lui aussi changé à ce moment, notamment du fait de la nécessité qu’imposait l’influence de la doctrine du droit naturel à trouver un souverain légitime, autre que le tyran, de plus en plus identifié en la personne du roi monarque absolu. Ce glissement ferait l’objet d’une autre étude, mais je pense qu’il est important et lié à la perception que l’on se fait alors du « cosmopolite ». En effet, la pensée politique cherche ce juste souverain, et la république devient un élément important face à la tyrannie. Or, comme le montre si bien Montesquieu, la république entraîne nécessairement le respect de valeurs et morales nécessaires à son bon fonctionnement démocratique. C’est ainsi qu’apparaissent les notions de patriotisme, de patriote, qui ne sont pas nécessairement opposés au cosmopolitisme, mais qui le deviennent au fur et à mesure que se développe la révolution et les ennemis, c’est-à-dire les tyrans et leurs alliés, qui viennent de l’extérieur. L’amour de la patrie et des lois sont les vertus cardinales pour Montesquieu et tous les philosophes du siècle pour que fonctionne une république. Il faut bien comprendre, cela dit en passant, que la patrie désigne l’espace ou le citoyen est libre et non pas le pays où l’on est né.
Evidemment, un cosmopolite changeant de patrie selon son bon vouloir apparaît immanquablement comme un élément perturbateur de cette république : quelle patrie aime-t-il/elle ? quelles lois ? Y en a-t-il seulement une ? C’est je pense, la raison pour laquelle Rousseau apparaît contradictoire dans ces écrits sur les cosmopolites. D’une part il loue ces « grandes âmes » cosmopolites qui se chargent de penser au respect des lois pour le bien commun de l’humanité (Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes, 1754, Discours sur l’économie politique, 1755), d’autre part il fustige ces cosmopolites qui prétendent aimer tout le monde « pour avoir droit de n’aimer personne » et ne comprennent pas que l’on est d’abord homme en tant que citoyen dans une république avant de l’être dans la grande république de l’humanité (première version du Contrat social, 1887).

En résumé, je pense qu’il faut se méfier du concept qui nous est donné de « cosmopolitisme » et de son lien au « cosmopolite ». Les deux mots n’ont pas existé au même moment car le mot cosmopolitisme n’apparaît que dans la seconde moitié du 19e siècle, curieusement — et je ne pense pas que cela soit fortuit — au même moment que celui de nationalisme. L’acception selon laquelle le cosmopolite est un voyageur est aussi une conception moderne issue du siècle des Lumières. L’idée de cosmopolitisme, si l’on veut penser qu’il s’agit de la doctrine politique incluant toute l’humanité dans une même unité politique afin de favoriser la paix universelle, n’est pas très éloignée du concept de patrie et de nation qui se sont développé, du moins en France, sur ces mêmes prémisses issues du droit naturel. L’essentiel dans le cosmopolitisme est de maintenir l’esprit d’une fondamentale liberté individuelle sur tout, et la nécessaire cohabitation de cette liberté individuelle avec tous, y compris et surtout par rapport aux structures étatiques nationales — qui, je le pense, même si elles permettent le développement de cette liberté par une protection juridique, économique et sociale, sont aussi très structurantes dans l’imposition d’une identité supposée « nationale » sur l’individu. Il y a là, entre cette liberté individuelle fondamentale et cette structure d’organisation pacifique universelle, tout un champ immense d’exploration.

About Frank Ejby Poulsen

Education: MRes History, European University Institute, Florence, Italy. MSc Political Science, University of Copenhagen, Denmark. LLM International law and EU law, University of Paris I Panthéon-Sorbonne, France. Academia Profile: http://eui.academia.edu/FrankEjbyPoulsen Languages: French: Mother tongue Danish: C2 English: C2 German: B1-B2 Spanish: A2-B1 Norwegian and Swedish: reading comprehension
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8 Responses to Cosmopolite, cosmopolitain, cosmopolitisme: définitions et problèmes

  1. abenyusuf says:

    Cher Frank,

    J’apprécie énormément la qualité accadémique de tes écrits, qui sont bien d’une nature plus exigeante qu’un simple post écrit sur le moment. Les exemples que tu proposes sont succulents: ce Guillaume Postel devait être un curieux personnage, et la citation de Rousseau est savoureuse. J’y vois une acritude exploitée par l’antisémitisme (celui d’avant l’affaire Dreyfuss), mias il y a-t-il du vrai dans son accusation (droit de n’aimer personne)? Question personnelle.

    Je tâcherai de me rappeler des exemples, celui de cosmopolitisme comme paludisme, pour mieux retenir ta précision des termes. Si j’ai bien compris, tu insistes pour enrichir ce que l’on doit comprendre comme cosmopolitisme, de façon à ce qu’il ne soit pas simplement un seau d’eau jeté à la figure des nationalismes, mais une pragmatique progressiste à partir des nations positives.

    Peux-tu me confirmer déja ça, cette dernière formulation?

    Merci beaucoup, je me sens un peu élève en e-learning. En fait, ce domaine, malgré mon ignorance et manque de lectures (Montesquieu, Rousseau, etc.), m’intéresse beaucoup comme comprehénsion du monde actuel, et aussi par rapport à ce que je veux faire de moi, de mon islam et de ma culture.

    À bientôt,

  2. Frank Ejby Poulsen says:

    Cher Abdullah,

    Pardonne, je te prie, ma réponse tardive.
    A vrai dire il s’agit d’un post écrit sur le moment, mais il est basé sur mes recherches publiées dans mon mémoire ; d’où l’aspect fouillé et le ton un peu professoral.

    Ta question donne lieu à un autre post, je voulais aussi l’écrire depuis longtemps et comme je remettais sans cesse à plus tard, voilà que tu m’en donnes l’occasion et je la saisis.

    Effectivement, je pense que l’opposition nationalisme/cosmopolitisme est un produit du paradigme nationaliste tel qu’il s’est développé en Europe dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Avec ce nationalisme, s’est développé le rapport interne/externe qui n’existait pas autant auparavant. Si l’on étudie le cosmopolitisme dans l’histoire sur l’axe du rapport entre le local et le général, on se rend bien compte que ce rapport s’est déplacé. Au dix-huitième la “patrie” et la “nation” sont des termes abstraits auxquels certains écrivains expriment leur désarroi : c’est trop éloigné, c’est trop abstrait, le local c’est le village où l’on est né et le seigneur qui nous a donné l’emploi et le statut que l’on a. En ce sens, la nation et la patrie sont les concepts cosmopolitiques du dix-huitième siècle face à un local très local.

    J’éprouve aussi souvent cette même ignorance parfois honteuse face au manque de lectures que je ressens au contact d’autres personnes. C’est le lot de tout personne aspirant à la sagesse de se confronter en permanence à sa propre ignorance en contemplant l’ampleur d’un savoir qui reste à accumuler. Lorsque je regarde la bibliothèque de mon père, je ressens souvent un sentiment d’abattement devant le nombre d’ouvrages que je ne connais pas encore, devant cette représentation visuelle d’une accumulation de livres, de feuilles, de signes. J’aimerais beaucoup que tu me confrontes à mon ignorance du monde islamique dans son rapport au monde. Comme l’a dit un philosophe cosmopolitique, si les nations sont des communautés imaginées, les mondes aussi le sont. La vraie démarche cosmopolitique n’est pas d’envisager une vision du monde à imposer au reste, mais de confronter toutes les visions du monde pour en dégager une sorte de vision commune. C’est ce que j’imagine pour l’instant tout du moins.

    A bientôt,

  3. abenyusuf says:

    Cher ami,

    Merci pour ta réponse, et permets-moi de signaler et escuser une laide faute d’orthographe dans mon précedent message: “académique”.
    Avant de lire ton post sur Rousseau, j’aimerais te soulager, -dans la mesure du possible-, pour ton sentiment d’abattement par rapport à la bibliothèque de ton père. Celle du mien est constituée d’ouvrages de Marx et de marxisme, de science politique, d’histoire, d’économie, une collection, en plus, faite en Espagne avant et durant la transition démocratique. Une autre vie ne me suffirait pas à essayer d’assimiler ce légat.

    Quant au rapport au monde des musulmans, de la communauté islamique, je crois fermement qu’il est en pleine mutation: du Magreb jusqu’en Indonesie, c’est un essor inmense de journalisme, d’opinion, de préparation de conditions objectives à l’exercice de la démocratie, processus en cours qui bouleverse tous les fragiles équilibres du XXe siècle. Il peut sembler que je suis trop optimiste ou euphorique, mais je le constate de plus en plus avec le cas de la presse en Arabie Saoudite, pourtant le pays “officiellement” le plus fermé à l’Occident; mais, en fait, c’est aussi parce qu’il ne s’agit plus seulement d’un rapport à l’Occident mais au monde “nouveau”: la gauche arabe (ellle existe) regarde avec extase l’Amérique Latine, et les libéraux (centristes-réformistes) sont séduits par Obama, au coeur même du pays le plus conservateur. On dirait que Bush n’a jamais existé. Facile oubli, peut-être trop nécessaire.

    À développer, c’est promis.

    Je vais lire ton post, à bientôt.

  4. Pingback: L’islam s’appropiant du désir cosmopolitique « El situjihadismo de Abdullah Abenyusuf

  5. abenyusuf says:

    Encore une faute de frappe, d’orthographe:
    “excuser”.
    Merci pour m’avoir stimulé à écrire le texte sur l’islam.

    À bientôt.

  6. Frank Ejby Poulsen says:

    Ne t’excuse pas pour les fautes d’orthographes, ton français est excellent.

  7. nikos says:

    Very good efford in your blog

    I am a social anthropologist based in Greece, just finishing an article on cosmopolitan though. If u like click in the google search mashine on the term ALLOPHOBIA to discover my article published in a collective volume what were my thoughts on this trend some 6 years ago.

    see u

    NIKOS GOUSGOUNIS

    P.S. maybe could send u some comments to publish in your blog

  8. Frank Ejby Poulsen says:

    Hi Nikos,

    Thanks for your comment. Of course, you’re very welcome to participate if you have more thoughts to share. That was my idea when I set up this blog a few months ago: to create a network, a virtual brainstorming on the philosophy of cosmopolitanism both epistemologically and ontologically.

    I’ve checked your article, “Information technology creates Allophobia. How to eliminate it?” in Anthropology : Trends and Applications edited by M.K. Bhasin and S.L. Malik. Delhi: Kamla-Raj Enterprises, 2002. I don’t think that I can get a copy of it. What was your main line of argumentation?

    Best wishes,
    Frank.

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